Cheikh Ahmed MELLOUK 1 partie

ORANIE Le Quotidien d'Oran Samedi 04 septembre 2010

TLEMCEN Cheikh Ahmed Mellouk, musicien,«lombardiste» et muezzin

par Allal Bekkaï 1ère partie

«La maladie la plus répandue chez les hommes politiques c’est l’amnésie», disait André Frossart.

«La mémoire de la plupart des hommesest un cimetière abandonné où gisent sans honneurs des

hommes qu’ils ont cessé de chérir»(MargueriteYourcenar)La guerre des sables de 1963 (conflit

armé entre l’Algérie et le Maroc) 

 

Pour conjurer justement ce syndrome qui n’est pas propre à cette classe mais touche également

les faux intellectuels et autres hommes de culture de pacotille, nous avons rendu visite à Cheikh

AhmedMellouk, grabataire, à son domicile sis à Bab Zir.

Timing: la veille de Ramadhan.

Coïncidence: 89è anniversaire du Cheikh. Il faut savoir que Cheikh Ahmed Mellouk,

artisan cordonnier de son état, souffre de traumatismes (jambeamputée, troubles confusionnels) -

que Dieu le guérisse - depuis l’attentatà la bombe de 1997 qui cibla Bab Zir où il habite,  

concomitamment à celui perpétré contre l’hôtel Moghreb.

Le Cheikh revenait paisiblement de la petite mosquée éponyme où il venaitd ’accomplir sa prière

 après avoir lancé le adhan sobh en sa qualité de muezzin bénévole lorsque l’explosion criminelle se

produisit…

Cheikh Ahmed Mellouk naquit le 3 août 1931, dans le quartier populaire d’El Qorrane dans la vieille  

médina.A neuf ans, il était orphelin de père qui était babouchier.

Dès son jeuneâge, il apprit à jouer du «fhel» (flûte) puis du «gunibri» (instrument à cordes formé

d’une carapace de tortue) dont jouait avec brio Cheikh NekkacheEnnedromi.

A 12 ans, il chantait déjà merveilleusement bien et maîtrisait tous les instruments de musique.

En1959, il fonda l’association «El hawael djamil», en référence au titre de laqacida que lui avait

donnée le DrMohamed Cherrak El Ghosli et qui l’adopta en guise de prélude musical mais

vraisemblablement aussi par rapport au nom du quartier où se trouvait l’ancienne station radio

de Tlemcenqu’il fréquentait régulièrement pour des «enregistrements» en direct.

A l’occasion du recouvrement de l’indépendance nationale, Mellouk composa plusieurs chansons patriotiques,notamment «Dem djdoudnadhahina» (on a sacrifié notre sang),«Aalach ya mima rah ma oualach»(pourquoi maman il n’est plus revenu?), «Ferhi min essaâda» (ma joieest de bonheur),

«qabl tlou’ el fedjrrayet el djazaï a’let» (avant l’aube, sera levé le drapeau algérien) et «Raya oubahia»

(un drapeau gracieux), les parolesde ces deux dernières sont signées Djilali Karadja, qu’il enregistra

sur un 33 tours chez la maison d’édition «La voix du globe».

Quant à sa chanson fétiche «YaTlemcen el djawhara» (Tlemcen,la perle) dont il composa la mélodie,

les paroles étant l’oeuvre de feu Hocine Bekhchi, elle fut chantée en 1960 en direct (c’était l’usage)

depuis le studio de la radio de Tlemcen avant d’être enregistrée en 45 tours chez Soulimane

(maison d’édition précitée).

Suite vraisemblablement à une délation, du reste infondée, l’infortuné interprète fut l’objet d’une

audition à la sous-préfecture où on lui reprocha de faire de la (chanson) politique alors qu’il

chantaità la gloire de la nature, des poèteset des amoureux…, se souvient-il dansun témoignage.

 Le chanteur Amine Azzaoui en fera dernièrement un remake «robotique».

«Galou l’arabgalou (les Arabes ont dit), une qacida malouf dédiée à Salah Bey, qui figure

également en 45 tours, lui valut le 2ème prix au festival des arts populaires(1966),

la 1ère distinction revint à «Adram’hadra» de Cheïkh Ghaffour.

CheïkhBenzerga chanta «Youm el khemis» àcette occasion.

D’après Mellouk, ses compagnons (membres de l’orchestre) n’étaient pas chauds pour jouer

cette qasida jugée «intruse» par rapport àleur répertoire...

lui inspira « Qoumou etajnid ya chabael madjid » (mobilisez-vous, ô glorieuse jeunesse).

Cheikh Ahmed Mellouk participera à la célébrationde la première fête de l’indépendance,

en donnant quelque 75 concerts à travers les quartiers de la ville, soit une moyenne de 6 à 7

spectacles par jour.

Invité à cette occasion par un sous-préfet du bled, il animeraune soirée musicale à Saïda…

Il fera un passage dans les année s soixante à Gharnata aux côtés de Cheikh Kheïreddine Aboura

et Cheïkh Bouhsina.

Il sera présent lors du festival panafricain d’Alger en 1969 aux côtés de Cheïkh Mustapha Brixi

et Cheïkh Ghaffour. On le voit sur une photo souvenir avec le défunt HouariBoumediene drapé

de son pittoresque burnous bleu nuit.

Un incident (dispute)pour cause d’incompatibilité d’humeur l’aurait opposé à Hadj Fergani

au restaurant (à Alger en 1969),selon son fils aîné Nasreddine.

En1983, il prendra part au festival « Sonet lumière » de Mansourah en fusion avec Hami Benosmane

qui chanteraà cette occasion la qacida « Sidi Boumediene» (bien avant Nouri Koufi etAbdellatif Merioua).

En matière de production, CheikhAhmed Mellouk a à son actif un répertoire gigantesque composé de près de 1500 chansons dont 4 seulementsont enregistrées sur disques (au nombre de trois).

Parmi les anciens musiciens qui fréquentaient l’«école»Mellouk, on relèvera les noms de Kalaïdji,Derragui, le ténor du FLN et Hami Moh (mandoline), El Hamdi etEl Oujdi ( flûte), Mohammed Mellouk,son frère (violon alto et nay), HabibMellouk, son autre frère (luth), Ramdani(violon alto), Moulay Driss et HamiBendahou (tar), Miloud et Benazza(derbouka), Bentabet (violon 4quarts), Zerrouki (mandoline),Cherrak( guitare), Mami ( luth), Lemrini (nay),Abdellah (violon), Benzerga (violon),Rahmoun (violon), El Hbouchi (violon),Tiouzghou (violon), Ziane (Bendir)...

Citons ses plus anciens compagnons(presque une génération): SiMohamed (fils de Cheikh Larbi Bensari,Kalaïdji, Mami, Mohamed (frèrede Mellouk), Tabet (Moulay Driss)…

Quant à la chorale, elle était composéede Hadjadj Chafik, Moh (parentde Mellouk) et des enfants de MustaphaRamdani (violoniste deCheikh Benzerga), Abdou et Mohamed.Pour ses répétitions,Cheikh Mellouk élit domicile à son échoppe située à Sid el Djebbar,et plus exactement à derb elq’tout.

Il avait comme voisins immédiatsdeux artistes: Cheikha Tetma chez qui il allait souvent répéter et Cheikh Gourari, un troubadour marocainqui animait avec son violon deshalqat à Bab Sidi Boumediene…

Avant de s’installer au sein de «Dar elAskri» (La maison du soldat), voisine de l’école Pierre-Curie puis à la rueBensidoune dans le vieux quartier juif(Blass) et la rue Basse (Triq el blaghdjia),voisine du fameux café Romana,où il recevait souvent la visite deCheïkh Larbi Bensari arborant sa pittoresque«hendiya».

L’échoppe de derbel Yhoud était par ailleurs fréquentéepar d’illustres paroliers tels HocineBekhchi, Mustapha Karadja, MohamedCherrak el Ghosli…

Ce fut enfin au tour du centre de laMetchkana d’accueillir la prestigieuse association «El hawa el djamil». Dans les années 80, Cheïkh Mellouk ouvriraune échoppe à la rue belle Treille dans le quartier de Bab Zir, là où il habite (toujours) et où il fut victime del’attentat en 1997.

Ce local lui servait par ailleurs d’atelier de lutherie où il fabriquait et réparait lui-même ses instruments de musique, tels le luth, le rebeb, la flûte, le tbal (tambour).

Il jouissait d’un savoir-faire remarquableen tant qu’artisan (cordonnieret luthier)…

Avant d’emménagerà Bab Zir, il a habité successivementà El Quessarine (Agadir),la rue Benziane (El Medress),El Kiffane, Derb el fouqi (R’hiba) et Derb el Qadi (Bab el Djiad)…

C’est à la faveur de ce parcoursqu’a éclos le jeune Chafik Hadjadj qui deviendra le bras droit du maître.

Permettez-moi d’évoquer dans cecontexte un souvenir d’enfance concernant ce dernier.

Nous avions usé ensemble les bancs de l’école Pierre-Curie à Triq ettout (l’allée des mûriers) avant l’indépendance, en l’occurrence chez un obscur coopérant marocain,M. Laffaire qui ne cessait de nous ressasser que «Le Maroc est un lion,l’Algérie un homme et la Tunisie une femme».

Pendant les vacances, nous nous donnions rendez-vous au lieu dit Ras el Bhar pour s’adonner à notre passion, celle de bricoler des instruments de musique.

Nous fabriquions des sortes de guitareavec des bidons d’huile de voitureusagés Esso (boîte de résonance) ,un manche en bois comportant desclous (éclisses) et du fil de câble de freinde vélo ou de crin de queue de cheval(cordes musicales), outre des sifflets,sorte d’ocarina cylindrique («zemmara») dont les deux embouchuresétaient enveloppées avec du papier àtabac (à priser) dit «el massa» qui produisaitdu son (vibrations) sous l’effetdu souffle, ou des pipeaux grossiers faits d’un tube galvanisé dépourvu debiseau, sur lequel sont pratiqués destrous…

Nous avions appris à fabriqueraussi les appeaux qui permettaient d’imiter les cris d’oiseaux, à utiliser certaines feuilles de roseaux qui, placées entre les lèvres ou la langue et lepalais, faisaient de savantes modulationsinstrumentales…

Nous représentions en somme la réplique tellienne(urbaine) de ces petits génies du jeuet du jouet évoluant à travers «La boîte dans le désert » imaginés par lecinéaste Brahim Tsaki…

Chafik fit ses premières armes auprès du Cheikh lorsqu’il avait 8 ans.

Apprenti cordonnierchez le Cheikh dont il était le voisin (derb Sid el Yeddoun), il ne résista pas à la tentation lyrique.

Et pour cause.L’échoppe de Sidi El Djebbar était truffée d’instruments de musique, entre autres, la mandoline de Derraguidont Chakif grattait les cordes pendantl’absence de son maâlem.

Il a débuté comme «m’yazni» (percussionniste)dans l’orchestre avant de passer à lamandoline puis au luth. «C’était une véritable école, et nul ne pouvait obtenir sa «idjaza» artistique sans passer par Cheikh Mellouk», nous dira Cheiïkh Chafik Hadjadj.

Et de souligner la générosité, la sobriété et la piété de son Cheikh à qui il a tenu à rendre un sincère hommage à partir de SidiBel Abbès où il vit…

Des qualités confirmées par un autre témoignage, celui de MoulayDiss (Tabet Aouel) qui apprit avec le Cheikh la percussion (derbouka ettar).

Cheikh Mohammed Hamsi apprit de lui la technique des accords(«m’takhaouiya») sur le luth.

A souligner que l’orchestre de Melouk était étoffé par la voix soprano de MoulayDriss à l’image de celle de Si Khiat, le défunt myazni de Cheikh Ghaffour…

Cheikh Ahmed Mellouk était un instrumentiste polyvalent à l’instar de Cheikh Abdelkrim Dali :

il savait jouer de la flûte, de la guitare, du violon, dela mandoline, de la kouitra,de la derbouka,du luth, du rebeb, outre la ghaïta…

C’est par un concours de circonstances(soirée nuptiale à Oran en1969) que Cheikh Ahmed Mellouk décida de créer son propre groupe detbal (zorna).

Son orchestre sera déstabilisé par un zernadji du nom de SidAhmed dit La’ouer (un ancien de la clique ACT) qui aurait détourné quelques éléments, selon Nasreddine, son fils aîné.

Il s’envolera d’El Bahia àConstantine d’où il achètera deux ghaïtas (lombardes). Mellouk (à laghaïta), Bekhti d’Agadir,El Hachemi de Djamaâ Chorfa et El Oujdi d’Agadir(à la ghaïta), son fils Abderrahim(au tbal) et Chafik Hadjadj(idem) constitueront le premier noyau du groupe (quatuor) qui se déclinera par la suite sous une version purement familiale comprenant le père Mellouk à la ghaïta et ses trois fils Nasreddine, Abderrahim et Abdou Moutalib, tous au tbal.

Cheikh Ahmed Mellouk eut le méritede ressusciter dans ce cadre une vieille tradition qui consistait à encadrer le cortège monté de « Moulayel malik » (le marié drapé d’un burnousblanc) par un orchestre traditionnel en ouvrant la marche par la zorna.

Le martial au service du nuptial (d’origine turque, la zorna était utilisée dans la fanfare militaire des janissaires)…

Pour la prestation équestre, cinq adresses tout indiquées: Selka à El Mawqaf,Habibou et Boudgnène à Bab el Hdid,Hadjadj à El Eubbad et Ounadjella àAïn Nedjar…

On disait: «Rakeb el arous »(Il faisait monter le marié à cheval) moyennantun cachet de 150 DA à 200 DA àl’époque.

Le prestataire Boudghène Bachir faisait danser son cheval «Belkheïr» (nom propitiatoire en guise debon présage) avec un chant adapté.

Le travail des tebbaline se passaiten deux temps : lors de la soirée nuptiale, le groupe accompagnait le marié qui montait un cheval jusqu’au domicile familial (la salle des fêtes n’était pas encore à la mode) au son de la zorna et au rythme des tambours traditionnels.

Points de départ : cafésTizaoui, Bensalem, Douidi, Tchouar,Kazi, Bounoua… La procession festive était éclairée par deux «thriat» (lanternes traditionnelles) portée par deux jeunes (aujourd’hui remplacées par les fusées éclairantes, les torches enflammées ou les faisceaux des phares des voitures); elle était marquée par une«nouba» équestre (danse commandéedu cheval) au niveau d’El Blass, animée parallèlement par une «ronde» autour de « Moulay el Malîk» initiée par des jeunes en liesse.

Le lendemain ( l’après-midi), le cortège change de look et le nouveaumarié rentre à pied (sans cheval) pour la nouba assise et à domicile (dont la recette forfaitaire était partagée entreles tebbaline alors que le cachet de laveille était fixé à 100 DA à l’époque).

Quant aux risques du métier, il est loisible de citer le jet de pétards (brûlures)et les « ruades » du cheval(blessures), abstraction faite des problèmes ORL dus à la ghaïta (ou zorna qui veut dire flûte puissante en persan,exigeant une grande technique en termes de souffle)...

Il arrivait à Cheikh Ahmed Mellouk de jouer dans la même soirée sur les deux registres en cumulant « concomitamment» les deux prestations : lazorna et le djawq.

Sitôt le cortège nuptial accompagné à bon port, CheikhMellouk troquait sa ghaïta contrele luth et rejoignait la scène oùl’attendaient son orchestre ainsique les convives…

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