Abdelkrim DALI

 ExcellentArticle paru dans EL WATAN du 15 novembre 2014 sous la plume de FAZILLET DIFF....

 Né le 21 novembre 1914 à Tlemcen, Cheikh El Hadj Abdelkrim Dali, figure emblématique de la musique andalouse, est inscrit au Panthéon des maîtres algériens de cet art. C’était un homme bon et généreux au talent incommensurable, et à la tessiture de voix exceptionnelle. Il a su maîtriser au moins deux répertoires de la musique andalouse algérienne : le gharnati de sa ville natale, et la çan’aa de sa ville d’adoption, Alger.

Elève des plus grands maîtres de son temps, il entra dans le monde musical en qualité de drabki (percussionniste) et fut très tôt remarqué par Cheikh Abdeslam Bensari (1876-1959). C’est dans le salon de coiffure où il est apprenti que Dali fait la connaissance de la plupart des maîtres qui lui donnèrent sa riche formation de base. Parmi eux, Cheikh Lazaâr Bendali Yahia et Cheikh Omar Bakhchi (1884-1958) qui comprit très tôt que l’adolescent avait l’étoffe des grands. Il le prit sous son aile et lui enseigna les bases de la musique et du chant. Dali intégrera l’orchestre d’Omar Bakhchi en 1928.

Musicien émérite, Abdelkrim Dali passait indifféremment du violon à la flûte ou au luth. A quatorze ans, il chantait et jouait du tar (tambourin agrémenté de petites cymbales) et était déjà soliste lors de l’animation de fêtes familiales. C’est d’ailleurs à l’occasion de l’animation d’un mariage à Tlemcen que Yamna Bent El Hadj El Mahdi (1859-1933), unique femme à bénéficier du prestigieux titre de Maâlma, remarqua son grand talent et lui prédit un bel avenir. A 17 ans à peine, Abdelkrim Dali forme son premier orchestre. C’est un artiste doté de capacités mnémoniques exceptionnelles et sa maîtrise du luth devient vite légendaire.

En 1927, il fait partie de l’orchestre que Cheikh Abdeslam Bensari emmène à Oujda, au Maroc. C’est sa première sortie en dehors des frontières de l’Algérie. A son retour, il est de plus en plus sollicité pour se produire dans différentes villes. Après Oujda, il rejoint l’orchestre de Cheikh Lazaâr Bendali Yahia qui, par sa précision dans la prononciation des syllabes pour l’interprétation des poèmes, mais aussi par ses larges connaissances musicales, impressionnera et marquera durablement le jeune musicien. Entre 1929 et 1930, Abdelkrim Dali, encore membre de l’orchestre de Cheikh Omar Bakhchi, réalise ses premiers enregistrements.

Il a alors le privilège de côtoyer des maîtres tels que Cheikh M'hamed El Kourd (1885-1951) de la ville d'Annaba, lequel avait introduit depuis quelque temps le hawzi dans son répertoire. Durant le Ramadhan de l’année 1930, il effectue un passage remarqué à Tlemcen. Pour cette unique soirée, le maître est accompagné par l’orchestre de Cheikh Bakhchi et, parmi les musiciens, on compte le jeune Dali à la percussion (tar). Celui-ci voit sa carrière soutenue par d’autres cheikhs comme Cheikh Mohamed Bensmaïn, originaire de Tlemcen, qui dans les années trente est professeur d’arabe, homme de lettres respecté dans les milieux de l’Education nationale.

Créateur de l’association Al Andaloussia en 1921 à Oujda où il est en poste, il invite Abdelkrim Dali à se produire avec cette association pour assurer toute la partie chant des festivités marquant la visite du souverain marocain Mohamed V à Oujda. C’est le second séjour d’Abdelkrim Dali au Maroc, et il y sera personnellement et chaleureusement félicité par le souverain qui appréciait particulièrement le répertoire andalou algérien.

Dali fera de nombreux voyages qui lui feront connaître d’autres musiques, si bien qu’il s’imprègnera un temps de chants égyptiens tout en continuant à maîtriser son propre art.  Entre les années 1930 et 1940, la scène artistique connaît une grande effervescence et la concurrence est rude dans le monde de la musique dite traditionnelle avec, cependant, un esprit fraternel et des solidarités actives. Les maîtres de l’époque tentent chacun de se distinguer par des mélodies inédites. A Alger, on assiste à la naissance de l’association El Djazaïria en 1930.

Elle est présidée par le grand maître Mohamed Benteffahi (1870-1944), élève du dernier Maâlem Mohamed Benali Sfindja (1848-1908). Avec Makhlouf Bouchara, Lahor Seror, Abderrahmane Saïdi, Ahmed Sebti et d’autres, Benteffahi domine la scène artistique traditionnelle algéroise. A Tlemcen, Cheikh El Hadj Larbi Bensari et sa famille dominent aussi l’activité musicale de la ville.

Les cheikhs Ibého Bensaïd, Omar El Bakhchi et Cheikha Tetma (Thabet Fatma, 1891-1962), ne sont plus à présenter. En 1934, une grande association musicale est créée : la Société littéraire artistique et musicale (SLAM). Ses fondateurs sont les Cheikhs Mohamed Bouali, Mustapha Belkhodja, Abdelmadjid Bendimered, Mohamed Hadj Slimane, Anouar Souleimane et Hocine Oujdi Damerdji.

Abdelkrim Dali est intégré en 1938 dans une tournée artistique de la troupe de Mahieddine Bachetarzi (1897-1986) et effectue de nombreuses représentations nationales. Il se voit alors sollicité par une des grandes dames de la chanson algérienne, Cheikha
Tetma, qui lui proposera de l’accompagner dans ses concerts et célébrations de fêtes familiales.

Ses prestations développent davantage sa maîtrise des instruments de musique. Il joue tantôt du luth, tantôt du violon. Abdelkrim Dali fera la connaissance de nombreux artistes grâce à l’importante activité musicale qu’il aura à cette époque. Cheikha Tetma lui présentera Cheikha Meriem Fekkaï (1889-1961) qui connaissait déjà un grand succès à Alger.

C’est en 1945 que Abdelkrim Dali décide de venir à Alger. Il y fréquentera les plus grands maîtres de l’art, et en particulier Mahieddine Lakehal (1885-1945) réputé pour son amabilité et sa disponibilité à partager son savoir. Cheikh Lakehal était professeur au sein de l’association El Hayat dans laquelle on retrouve Mustapha Kechkoul et Ahmed Sebti, dit Chitane. Ainsi, Abdelkrim Dali continue à s’abreuver d’un savoir musical racé auprès des maîtres les plus emblématiques de la période.

Par la suite, il devient membre de l’orchestre de la station Radio Alger, dirigé par le Maître Mohamed Fekhardji (1896-1956), ce qui lui permet de nouer des relations profondes avec les musiciens algérois et de donner de nombreux concerts en qualité de soliste. A cette époque, le professeur El Boudali Safir (1906-1999), musicologue particulièrement attentif à la diffusion des connaissances musicales, faisait précéder chaque concert d’une conférence de courte durée au cours de laquelle il retraçait l’histoire de cet art millénaire et des maîtres qui l’ont sauvegardé et transmis. Il présentait aussi l’artiste qui donnait le concert et la nouba qui allait être interprétée.

Cheikh Abdelkrim Dali a fait partie de l’élite artistique qui donnait ses récitals qui régalaient un public mélomane. Le professeur El Boudali Safir participait ainsi à la propagation et donc à la préservation du message de ce riche héritage musical. Cheikh Abdelkrim Dali rejoindra le Conservatoire d’Alger vers la fin des années cinquante et, à l’indépendance nationale, il sera dans l’orchestre nouvellement créé et dirigé par le pianiste émérite Mustapha Skandrani (1920-2005). En 1969, accompagné de son épouse, il part accomplir le pèlerinage aux Lieux Saints de l’Islam. A son retour, il composera un poème symphonique sur des modes andalous, Rihla Hidjazia, qui symbolisera l’aboutissement d’une longue vie au service de la musique.

Une dimension maghrébine

Des années durant, Cheikh El Hadj Abdelkrim Dali a dispensé des cours à l’Institut national de musique et contribué aux travaux de recherche sur le répertoire musical algérien effectués par de nombreux musicologues algériens et étrangers. Ce remarquable artiste, riche de ses deux formations, tlemcénienne et algéroise, a formé un grand nombre de musiciens et, de la sorte, a influencé durablement toute une génération de chanteurs interprètes. On peut noter également qu’il a contribué à enrichir le répertoire d’Alger par un apport de pièces du répertoire de Tlemcen.

Au risque de nous répéter, nous insisterons sur le caractère exceptionnel de son interprétation du hawzi. Ce grand maître laisse plus de 700 heures d’enregistrements, qui sont autant de références pour les nouvelles générations de musiciens et de chanteurs. Un véritable patrimoine qui fait de lui, sans doute, le premier cheikh à avoir utilisé des moyens modernes dans le souci premier de transmission.

Acteur majeur de l’histoire musicale et culturelle de l’Algérie, Abdelkrim Dali a marqué la vie des Algériens de la plus belle manière qui soit en leur laissant notamment en héritage sa version sublime de la qacida relatant l’histoire du sacrifice d’Ibrahim El Khalil qui est diffusée sur les ondes de la Radio Nationale de façon rituelle à chaque célébration de l’Aïd El Adha. De même, on ne peut imaginer aujourd’hui un Aïd El Fitr sans la diffusion de sa célèbre chanson, Mezinou nhar el youm, saha aïdkoum, hymne émouvant au pardon, à la paix, au partage et à l’amour de son prochain.

Cheikh El Hadj Abdelkrim Dali s’est éteint le 21 février 1978 à Alger, à l’âge de 64 ans. Inhumé au cimetière de Sidi Yahia, son enterrement a suscité le recueillement de l’ensemble de la communauté artistique et de ses nombreux admirateurs qui s’étalent sur plusieurs générations.
Pour la célébration du centenaire de sa naissance, la fondation Abdelkrim Dali a tenu à marquer l’événement par l’édition et la diffusion d’un coffret de deux CD comprenant des œuvres interprétées par le Maître. On y trouvera aussi une riche iconographie provenant du fonds d’archives de M. Amine Kalfat, de l’association Mustapha Belkhodja d’Oran.

Le premier CD consiste en une nouba dans le mode raml maya et, pour la circonstance, deux pièces musicales particulières pour la joie des mélomanes : mcedder raml maya — Ya qalbi ya mat’ôub et derdj raml maya — Hadith aâchqi. Le second disque comporte une nouba dans laquelle sont mixés deux modes : dil et mdjenba. Pour cet événement, le musicien et chef d’orchestre de la Cordoba d’Alger, Naguib Kateb, a pris l’initiative de réaliser ces enregistrements en travaillant sur le découpage des morceaux et en constituant une nouba mixte interprétée par El Cheikh El Hadj Abdelkrim Dali.

On ne saurait envisager une telle célébration sans concert de musique. La fondation communiquera bientôt à ce propos, mais nous savons qu’il sera donné à Alger et verra se produire une grande formation composée de musiciens venus de différentes associations comme la Cordoba d’Alger, Dar El Gharnatia de Koléa et l’orchestre de Karim Boughazi de Tlemcen. Tous se regrouperont pour former un ensemble d’exception qui interprétera un programme préparé par le précité Naguib Kateb et dirigé par Cherif Saoudi, chef d’orchestre de Dar El Gharnatia.

Et, pour relever davantage cet hommage au merveilleux interprète soliste que fut Cheikh El Hadj Abdelkrim Dali, quelques-unes des plus belles voix du moment interprèteront différentes pièces du répertoire du maître. Ainsi, se succèderont sur scène Mesdames Zakia Kara Terki, Lamia Maâdini, Imène Sahir, ainsi que Messieurs Noureddine Saoudi (lequel a préparé une composition spéciale), Mohamed Zanoun et Karim Boughazi.

La dimension maghrébine du cheikh disparu sera représentée par l’ensemble marocain Dar El Ala de Casablanca, présent pour la circonstance, à travers un hommage au Maître réunissant des chants qu’il affectionnait. Enfin, en cette occasion, un timbre à l’effigie du Maître Hadj Abdelkrim Dali sera édité par Algérie Poste.

 

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